Portés par l’essor de l’intelligence artificielle, les centres de données s’imposent comme une classe d’actifs à part entière. Entre méga-investissements, simplification réglementaire et tensions foncières, la filière française change de dimension.
Data centers : le marché français change d’échelle
L’année 2026 restera celle du basculement pour le marché français du data center. Fin mai, en amont du sommet Choose France, le groupe japonais SoftBank annonçait un investissement record de 75 milliards d’euros dans les infrastructures liées à l’intelligence artificielle en France, dont 45 milliards d’ici à 2031 destinés à la construction de centres de données dans les seuls Hauts-de-France. Une somme qui vient s’ajouter aux 109 milliards d’euros d’investissements privés annoncés en 2025.
Premier projet emblématique de cette vague : l’usine et campus IA du Bosquel, dans la Somme. Interrogé par Le Moniteur, l’architecte Damien Patriarche, dont l’agence pilote l’opération pour le compte de Sesterce et SoftBank, en donne la mesure : un data center d’un gigawatt sur un terrain constructible de 64 hectares, seize modules partiellement enterrés, un bâtiment d’entrée circulaire de 100 mètres de diamètre mêlant bureaux, formation, incubateur et services aux habitants. Le coût de la seule partie bâtiment atteint 10 milliards d’euros, sur la base d’un ratio de 10 millions d’euros par mégawatt. Réseau de Transport d’Électricité (RTE), partenaire clé de l’opération, s’est engagé à fournir le gigawatt nécessaire en quatre ans.
Un cadre réglementaire enfin adapté
Ce changement d’échelle a été rendu possible par une évolution législative attendue de longue date par la filière. Adoptée en avril 2026, la loi de simplification de la vie économique consacre, dans son article 15, un régime accéléré pour l’implantation des centres de données.
La fédération professionnelle France Datacenter, qui salue "un tournant majeur pour la compétitivité", en résume les apports : raccourcissement des délais de raccordement électrique, qui atteignent aujourd’hui cinq à sept ans, et création d’une forme de guichet unique en la personne du préfet, chargé d’accélérer la délivrance du permis de construire et d’aligner les délais des autorisations environnementales sur les standards européens, soit neuf à douze mois contre vingt-quatre en France.
Le texte instaure également un statut de projet d’intérêt national majeur (PINM), permettant aux préfets d’accélérer les procédures, voire de faciliter certaines dérogations aux règles locales d’urbanisme, notamment de hauteur. Remis au gouvernement en mai, le rapport Plug Baby Plug, copiloté par le groupe Iliad et France Datacenter, prolonge cette dynamique en formulant 19 mesures articulées autour de trois axes : accélérer, planifier, sécuriser. L’État a par ailleurs identifié 63 sites susceptibles d’accueillir de grands projets, dont la carte complète reste confidentielle.
Un marché mondial sous tension, Paris en embuscade
Le contexte international explique cet activisme. Selon l’étude Global Data Center Trends 2026 de CBRE, publiée en juin, l’offre mondiale restera contrainte jusqu’en 2030, poussant les loyers vers des sommets inédits. Les taux de vacance atteignent des planchers historiques, à 0,3 % en Virginie du Nord et 1 % à Atlanta, tandis que l’inventaire des quatre grands marchés européens (Londres, Francfort, Paris, Amsterdam) a progressé de 18,9 % sur un an au premier trimestre 2026.
Paris consolide sa place de troisième marché européen avec 666,8 mégawatts installés, en hausse de près de 15 %, et voit son taux de vacance reculer de 7,7 % à 6,7 %, signe d’une absorption soutenue par la demande des hyperscalers et des acteurs souverains de l’IA comme Mistral AI. CBRE note que les nouvelles implantations s’installent au sud de Paris, sur d’anciennes friches industrielles mieux dotées en capacités électriques, et au nord de la métropole.
À l’échelle nationale, RTE recensait fin 2025 quelque 70 projets représentant 15 gigawatts de puissance cumulée à l’horizon 2035, selon le livre blanc Innovations & Prospective de France Datacenter, qui prévoit que la consommation du parc français passe de 5 à 10 térawattheures par an en 2025 à 21 à 32 en 2035.
Le foncier, nouveau nerf de la guerre
Pour l’immobilier d’entreprise, la principale mutation se joue sur le terrain. Le Guide du data center durable et acceptable, publié en avril par l’association France urbaine, souligne qu’en Île-de-France les projets dépassent désormais fréquemment les 10 hectares. La valeur foncière se construit par ailleurs de plus en plus par l’association entre terrain, puissance électrique disponible et préparation administrative. Le "powered land" fait naître de véritables primes : en Virginie, Amazon a acquis fin 2025 une partie du Devlin Tech Park pour 700 millions de dollars, soit environ 9,2 millions de dollars l’hectare, un record pour du foncier non bâti aux États-Unis. Le guide alerte sur les risques de spéculation, à l’image de la commune de Wissous (Essonne), où des investisseurs se sont approprié le foncier périphérique dès l’annonce d’un projet.
Cette course au terrain se heurte aux objectifs de zéro artificialisation nette (ZAN) fixés par la loi Climat et Résilience de 2021. Les gains de densification, environ 40 % d’espace en moins à capacité équivalente par rapport à une installation d’il y a dix ans, ne suffisent pas à compenser la croissance des besoins. Le guide plaide pour un fléchage en amont des sites compatibles, le recyclage des friches et, dans les zones denses, la verticalisation, à l’image des tours de trente étages de Hong Kong.
Des collectivités qui s’outillent
Face à des opérateurs dotés de services juridiques rodés, les territoires reprennent la main. Le guide de France urbaine propose une checklist opérationnelle et trois indicateurs inédits croisant circularité énergétique, pression hydrique et efficacité foncière, tandis qu’un Observatoire national du data center durable est lancé.
La Région Île-de-France, première à se doter en juin d’une stratégie dévolue, entend orienter les implantations vers les espaces déjà artificialisés, dans le cadre de son schéma directeur adopté en 2025, et pose un principe fort : la prise en charge intégrale des coûts de raccordement par les opérateurs, et non plus par les contribuables. "L’enjeu n’est pas d’accueillir ou non ces infrastructures, mais d’attirer les projets les plus utiles à l’économie francilienne", résume sa présidente Valérie Pécresse.
Reste une équation à résoudre pour la filière : concilier vitesse d’exécution, acceptabilité locale et sobriété foncière. Comme le rappelle Michael Reffay, délégué général de France Datacenter, si l’adoption de la loi de simplification "envoie un signal très positif", il convient désormais "de lever les freins structurels qui subsistent et faire de la France la première terre d’accueil en Europe pour les infrastructures numériques".
Alexandre Hervaud