Incontournable de la construction en France, Eiffage est également un acteur majeur de l’écosystème des data centers. Entretien avec Benoît Martin, directeur commercial datacenter chez Eiffage Énergie Systèmes.

DÉCIDEURS. Quelles sont les activités d’Eiffage sur le secteur des data centers ?

Benoît Martin. La partie construction classique d’un bâtiment constitue le gros de notre activité. Mais, contrairement à beaucoup d’acteurs qui perçoivent le data center comme un asset immobilier, notre mission de constructeur nous conduit à nous intéresser prioritairement aux corps d’état techniques. Dans le détail, nous construisons plutôt une usine destinée à un process industriel, notamment les utilités de ce process. Le cœur de l’activité s’articule entre autres autour de la distribution de l’électricité et du refroidissement, aussi dénommé CVC – chauffage, ventilation et climatisation. Il est possible de dire que le gros œuvre et le second œuvre sont au service des équipements techniques situés à l’intérieur du data center. Un data center est plus comparable à un bâtiment industriel qu’à une construction tertiaire classique. Nous sommes donc très présents sur la construction du data center proprement dit, avec l’aspect électricité et CVC. Car ce qui est attendu dans un data center, c'est une alimentation électrique fonctionnant sans interruption 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Nous répondons donc à un besoin de disponibilité d’électricité, mais aussi de performance par la production de froid. Il faut dissiper la chaleur produite par les baies informatiques. Au-delà des data centers eux-mêmes, Eiffage Énergie Systèmes est très impliqué dans le transport et la distribution d’électricité. Nous réalisons de nombreux projets concourant à l’alimentation électrique des data centers, pour le compte d’Enedis et RTE. En plus de cela, nous réalisons pour nos clients data centers les postes électriques privés qui permettent de les alimenter.

Pour finir, nous avons une importante activité de maintenance multitechnique destinée à conserver ces installations en parfait état de fonctionnement et avec une haute efficacité énergétique. La mission critique d’un data center par rapport à la maintenance que nous réalisons sur des ouvrages tertiaires plus classiques nécessite d’avoir des opérateurs de quart et des indicateurs spécifiques liés à l’efficacité énergétique. L’activité liée aux data centers ne représente que quelques points de notre chiffre d’affaires, mais sa croissance est très importante et nous pensons bien tirer parti de ce marché particulièrement dynamique.

Quels sont pour vous les plus grands freins au déploiement de nouveaux data centers ?

Le sujet majeur dont tout le monde parle est l’aspect administratif. Les data centers sont complexes, notamment en ce qui concerne la délivrance des agréments, des permis de construire ou des arrêtés d’exploitation dans le cadre des ICPE. L’exemple de la valorisation de la chaleur fatale [ndlr : l’énergie thermique émise] est une bonne illustration des difficultés à surmonter : les acteurs privés développant les projets de data centers et les acteurs publics pouvant récupérer cette chaleur ne fonctionnent pas sur la même temporalité. Il serait vertueux de réutiliser cette chaleur, dans des réseaux de chauffage urbains ou pour d’autres usages industriels. Mais, entre des entreprises privées qui souhaitent construire au plus vite leur data center et des autorités concédantes dans le cadre de la compétence des réseaux de chaleur qui travaillent dans une logique de programmation d’aménagement du territoire et avec un plan directeur des énergies, la logique de temps n’est pas la même.

Le dernier grand sujet est celui de l’alimentation électrique. Le data center est une industrie électro-intensive, qui, du point de vue de sa consommation électrique, s’apparente à l’industrie lourde. Il faut des alimentations électriques de forte puissance, et le réseau électrique français n’est pas toujours en mesure d’apporter ces alimentations avec la célérité dont souhaiteraient disposer les opérateurs de data centers. Les délais pour développer un raccordement au réseau de transport d’électricité vont de deux à cinq ans, et peuvent même grimper jusqu’à sept ou dix ans dans certaines zones fortement contraintes ! Les raisons en sont l’augmentation incroyable du nombre de sollicitations. C’est un peu la même situation qu’il y a une vingtaine d’années, quand le raccordement des nouvelles éoliennes au réseau électrique constituait un goulot d’étranglement. Heureusement, RTE a augmenté ses capacités et est attentif à identifier les projets qui ont le plus de chance d’aboutir. Au bout du compte, répondre à ces nouveaux besoins d’électrification demande d’adapter nos infrastructures de réseau d’électricité. Le processus n’est pas aussi simple et rapide, surtout si ces nouvelles demandes s’écartent de la programmation de développement des réseaux électriques.

D’une manière générale, nous surveillons de près les projets et l’impact des démarches administratives, qui conduisent potentiellement à un étalement des projets dans le temps, ce qui induit des répercussions sur notre activité de construction et sur notre pipe commercial.

Qu’avez-vous retenu du sommet sur l’IA ?

En tant que constructeurs, nous allons devoir continuer de travailler avec nos partenaires historiques, mais aussi accompagner de nouveaux opérateurs, notamment étrangers, qui n’ont pas forcément la même connaissance du marché national de la construction. Il y a des identités très locales : la France ne construit pas de la même façon que l’Allemagne, par exemple. Il faut donc les accompagner et les rassurer pour les convaincre d’investir en France.

Les annonces d’investissement sont d’ailleurs impressionnantes. Il y a à peine douze mois, au sommet Choose France, il était question d’investissements dans la filière à hauteur de 4 milliards d’euros, et aujourd’hui, suite aux annonces lors du sommet sur l’IA, nous sommes passés à 109 milliards d’euros ! Même si ce chiffre est à nuancer, la très forte dynamique de marché pour la construction est indéniable. Il faudra probablement tempérer cette dynamique, en prenant en compte les changements géopolitiques américains récents, dont l’impact n’est aujourd’hui pas complètement intégré. Ceci dit, nous sommes confiants de pouvoir continuer notre développement dans les années à venir.

Les data centers sont souvent critiqués pour leur impact écologique. Quels sont les axes d’amélioration sur lesquels vous pouvez travailler ?

Il y a plusieurs axes d’amélioration. Le premier est le refroidissement, qui est très lié à la localisation des data centers. Plus la température extérieure et l’humidité de l’air ambiant sont favorables, moins le data center sera gourmand en ressources pour se refroidir. Quant à la consommation d’eau, qui suscite des critiques récurrentes, le problème se pose moins du fait de l’adoption de technologies de production de froid par compression, plutôt que par évaporation comme sur des générations plus anciennes de data center. Nous sommes engagés – comme tout le reste de la filière – sur l’amélioration du PUE, ce coefficient d’efficacité globale du data center mesuré sur une année. En tant que constructeurs, nous essayons donc d’apporter des solutions qui vont dans le sens de la décarbonation. Cela peut conduire à utiliser des profilés issus de métaux recyclés ou des ciments et bétons moins carbonés. Nous nourrissons également des réflexions avec nos clients dans le choix des matériaux des câbles électriques, notamment l’aluminium plutôt que le cuivre, une ressource limitée.

La question de la réutilisation de la chaleur est également importante. La chaleur se transporte mal, donc le consommateur de chaleur et le data center doivent être proches. Le plateau de Saclay offre un exemple récent : la chaleur dégagée par le fonctionnement du supercalculateur Jean Zay au CNRS est utilisée pour alimenter le réseau de chaleur de la ZAC du Moulon. Nous intervenons partout où nous pouvons avoir un effet de levier dans notre activité, mais il y a tout de même un aspect majeur sur lequel nous avons peu d’influence : l’usage de la ressource informatique proprement dit. L’optimisation du code, de l’usage et de la charge des serveurs reste en dehors de notre périmètre d’intervention, alors qu’il y a beaucoup à faire pour améliorer la sobriété énergétique de l’IT.

Propos recueillis par François Arias

Dossier spécial – Datacenters : construire l'autonomie numérique.  

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