Membre fondateur de l’association France Datacenter, Fabrice Coquio est directeur France de Digital Realty, entreprise américaine spécialisée dans la gestion des centres de données. Avec treize data centers stratégiquement positionnés autour de Paris et un campus à Marseille à proximité des câbles sous-marins, Digital Realty France est l’un des acteurs phares du secteur.
Fabrice Coquio (Digital Realty) : "Pour un euro investi dans la construction d’un data center, nos clients en dépensent quatre"
DÉCIDEURS. Avec plus de 25 ans d’expérience dans le domaine, comment jugez-vous l’évolution du marché des data centers ?
Fabrice Coquio. Il faut déjà savoir de quoi il est question, car il y a encore beaucoup de confusion autour de ce qu’est un data center. D’ailleurs, il n’y a même pas de code APE pour nos entreprises, ce que je réclame à Bercy depuis plus de dix ans ! Aujourd’hui, il y a quatre types de data centers. D’abord les « salles blanches », gérées par leur propriétaire, une petite ou moyenne structure, ce qui représente un marché en diminution constante depuis deux décennies, même si près de 50 % des capacités informatiques, de tailles diverses, restent hébergées en interne en France. Dès 1999, notre mission en tant qu’agent d’externalisation a été de proposer aux clients un meilleur service que cette gestion en interne. Il y a également les data centers mutualisés, qui sont conçus, construits et opérés 24 heures sur 24 par les acteurs comme Digital Realty. Ce sont des infrastructures dans lesquelles des clients internationaux (acteurs télécom, plateformes, médias, etc.) disposent leurs propres machines et câbles, et qui ont constitué des hubs en zones métropolitaines.
La France dispose d’ailleurs de deux hubs classés dans le top 10 mondial : Paris et Marseille. La troisième catégorie, qui se développe depuis près de 5 ans avec 30% de croissance annuelle, ce sont les data centers hyperscale, qui correspondent aux besoins toujours plus grands d’une vingtaine d’acteurs mondiaux, essentiellement américains (Google, AWS, Microsoft, Oracle…) mais aussi chinois (Alibaba, TikTok…). C’est une question d’échelle : la masse des mégawatts (MW) contractés par ces clients est telle qu’avec deux d’entre eux, vous pouvez déjà remplir un grand bâtiment, comme c’est le cas sur notre campus PAR13, aux Ulis. Sur notre campus de La Courneuve, qui regroupe quatre centres et constitue à date le plus grand data center de France avec 130 MW, un seul de nos clients représente près de 50 % de la capacité du campus ! Ce qui explique d’ailleurs pourquoi certains géants du web décident de construire leurs propres data centers, comme Google le fait déjà en Belgique. Enfin, le quatrième et dernier segment qui se développe, c’est le data center edge, ou de proximité, situé en région avec une surface de 1000 mètres carrés, mais avec une croissance bien plus faible que les deux autres catégories précédentes.
Que vous inspire l’annonce lors du Sommet pour l’action sur l’IA des 109 milliards d’euros d’investissements, notamment en vue de construire de nouveaux data centers ?
C’est bien sûr positif, mais attention au montant affiché : il y a une différence entre les projets réels d’ores et déjà lancés, et c’est le cas des 5 milliards annoncés par Digital Realty France, et ceux qui en sont encore au stade des intentions, comme ceux d’autres acteurs. Idem en matière d’IA, avec un déploiement annoncé parfois réel, parfois en intention. Ce qui est certain, c’est que, pour un euro investi dans la construction d’un data center, les clients en dépensent quatre en matériel, en personnel. Et c’est à peu près les mêmes échelles en matière d’IA. Donc, selon un simple calcul, sur les 109 milliards annoncés, environ 85 correspondent à du matériel, hardware ou software, comme les GPU de Nvidia, et 20 à 22 milliards concernent les parties bâtimentaires pures. Ce qui reste considérable, bien sûr !
Quels critères sont déterminants dans le choix de l’emplacement d’un data center ?
L’annonce du plan de EDF et RTE de mettre à disposition des fonciers pour accueillir de nouveaux data centers sème un certain trouble. Pour faire du data center, il faut trois choses fondamentales : un foncier, bien sûr, attaché à un permis de construire et d’exploitation. Deuxième point : de l’électricité, car cela reste une usine électrique – 45 % de l’investissement dans un data center est consacré au génie électrique. Pendant 25 ans, le sujet est passé sous le radar car nos consommations n’étaient pas les mêmes : mon premier data center, toujours opérationnel à Aubervilliers (PAR1), c’est un bâtiment à 2 MW, soit la consommation d’un village de 1000 habitants. Mon prochain projet, dont la construction va démarrer sous peu à Dugny, en Seine-Saint-Denis, c’est 200 MW. En 25 ans, le facteur est de 100, avec une accélération exponentielle. L’horizon des sites à 400 ou 500 MW se rapproche, ce qui représente pas moins de la moitié d’une capacité de tranche nucléaire. Difficile de rester sous les radars, maintenant ! Enfin, le troisième élément, qui est fondamental, c’est le réseau télécom – câbles sous-marins et terrestres, liaisons satellitaires… –, mal distribué sur le territoire, hélas, car la valeur de notre métier, c’est la capacité d’échange de données. Sinon, cela ferait belle lurette que nous aurions investi en zones rurales pour diviser par 20 le coût du terrain !
Dans ces conditions-là, comment imaginer une répartition plus large de ces infrastructures sur le territoire ?
Si un certain nombre d’acteurs annoncent leur installation potentielle dans des zones reculées proposées par EDF, comme en Meurthe-et-Moselle par exemple, c’est parce que tous ne parlent pas de la même chose en matière d’IA. Il y a deux choses fondamentales à distinguer : l’entraînement des modèles, le training, et l’inférence, autrement dit le service rendu à partir du modèle entraîné. Pour le training, il faut d’énormes capacités de calcul, donc de très grands data centers, mais il est possible de dire en caricaturant que « ça tourne tout seul », sans nécessaire échange de données. C’est pour cela qu’aux États-Unis, alors que les grands hubs sont situés dans des métropoles du type de Chicago, New York, Los Angeles, San Francisco, etc., fleurissent depuis un an les annonces d’implantation de mega data centers destinés à faire tourner des modèles de training au fin fond de l’Alabama ou du Kansas. Ils vont chercher le foncier le moins cher près d’une source énergétique à proximité – barrage, centrale thermique, etc. – pour réduire le coût d’approvisionnement en électricité, sans se poser pour le moment la question du réseau télécom. Je ne suis pas sûr que la France puisse attirer une masse de projets similaires, mais certains ont tout de même été annoncés, comme celui de la start-up suédoise Evroc, qui va acquérir un data center construit au milieu de nulle part à Mougins, dans les Alpes-Maritimes. Il n’avait pas eu jusqu’ici de succès, mais elle va le réorienter vers du training.
La création de data centers peut susciter les craintes des riverains, en raison de leur consommation d’électricité ou d’eau. Comment gérez-vous cela ?
Cette notion d’acceptabilité sociale est fondamentale, et c’est un peu partout la même chose : les gens veulent des téléphones mobiles mais pas d’antenne 5G, ils veulent des ENR mais pas d’éoliennes, ils veulent regarder des vidéos de chatons, mais ils ne veulent pas de data center près de chez eux…. Ajoutez à cela le fait qu’un data center de 200 MW entre dans le champ des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), donc au niveau des autorisations DREAL et préfectures, et frôle les seuils Seveso. Or, demander à un préfet de région de valider une installation classée Seveso aujourd’hui, c’est compliqué, voire impossible. C’est pourquoi les territoires qui ont subi une désindustrialisation, ou le départ de grands sites comme les casernes, peuvent être intéressés pour accueillir ces data centers et redynamiser des investissements sur des sites déjà identifiés.
Le mot « simplification » est à la mode : en quoi le secteur des data centers pourrait-il être concerné ?
Je ne ferai pas de French bashing : notre pays n’est vraiment pas compliqué au niveau administratif et permis dès lors que les règles sont bien suivies. Sur les étapes nécessaires pour valider la conformité d’une installation – qui reste in fine une usine, soyons clairs – je ne vois pas très bien ce qu’il y aurait à simplifier sans revenir sur des directives européennes liées à l’impact sonore, la dangerosité des produits de carburants, d’ondes électromagnétiques, etc. L’un des seuls leviers que j’identifie, et qui ne coûterait rien, ce serait de fluidifier la méthode d’instruction lors du recueil d’avis nécessaires pour valider un projet. Il y a parfois des blocages dus aux délais de réponse des parties prenantes, par exemple les pompiers de la zone concernée, ne disposant pas des effectifs suffisants pour participer en temps voulu. Mais à titre personnel, je n’attends pas grand-chose en matière de simplification !
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
Dossier spécial – Datacenters : construire l'autonomie numérique.

