Champion français du cloud computing et de l’hébergement, OVHcloud met en place depuis plus de 25 ans une stratégie originale, basée sur la reconversion d’assets industriels en data centers. Caroline Comet-Fraigneau, Chief Sales Officer du groupe, répond aux questions de Décideurs Immobilier.
Caroline Comet-Fraigneau (OVHCloud) : "Nous privilégions la reconversion de sites déjà existants"
DÉCIDEURS. Quelle est l’empreinte actuelle d’OVHcloud ?
Caroline Comet-Fraigneau. OVHcloud regroupe à ce jour environ 3000 employés à l’échelle mondiale. La société a généré presque un milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2024, dont la moitié en France et 50 % dans le reste du monde et aux États-Unis. Pour des raisons liées à l’extra- territorialité des lois de ce pays, la structure américaine est d’ailleurs séparée, avec un CEO, un board local et des outils séparés de ceux du reste de la société, même si les produits eux-mêmes sont identiques.
Durant nos premières années, nous étions hébergés dans les locaux de Free, mais nous avons assez rapidement établi nos propres sites. Nos trois campus français sont situés en région, ce qui est assez rare dans le monde de la tech. En plus de notre site historique de Roubaix, nous sommes aussi installés massivement à Strasbourg et depuis quelques mois en Île-de-France. Chaque campus abrite de multiples data centers. Nous en avons ainsi une dizaine sur celui de Roubaix, et trois sur celui de Paris, plus récent. Au total, ce sont 22 data centers qui sont répartis sur le territoire français, quatre en Europe, dix aux États- Unis et six sur la zone Asie-Pacifique. À ces grands campus viennent s’ajouter des déploiements de moindre ampleur appelés « local zones ». Ces dernières sont plus nombreuses, plus petites et plus simples à déployer. Elles permettent d’être plus près des clients finaux, de réduire la latence et donc d’ouvrir des cas d’usage d’edge computing [Ndlr : méthode d’optimisation qui permet de limiter les transmissions de données et d’améliorer ainsi les performances et les coûts]. Ces zones ont plutôt vocation à être déployées à l’étranger, même si nous en avons ouvert une à Marseille récemment.
OVHcloud a un historique assez particulier pour ce qui est de la construction de ses data centers. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Contrairement à l’immense majorité des acteurs, nous ne privilégions pas la construction de nouveaux sites, mais plu- tôt la reconversion de sites déjà existants, pour la plupart industriels. Ainsi, sur la quarantaine de data centers que nous avons en activité, 28 d’entre eux sont issus d’un changement d’usage. En France, c’est le cas du site de Gravelines, qui était une usine de canettes d’aluminium et que nous avons rouvert en 2013 après quatre ans d’inactivité. Notre usine de Croix, qui produit une grande partie de nos serveurs, était autre- fois occupée par Ontex et fabriquait des produits pour bébés.
Et nous ne limitons pas cette politique à la France : notre site de Beauharnois au Canada était une ancienne usine d’aluminium de Rio Tinto. Non seulement nous avons pu réutiliser la structure, mais nous avons aussi pu profiter de l’approvisionne- ment électrique à proximité. La production d’aluminium étant très énergivore, l’usine avait en effet été construire à proximité d’un barrage hydroélectrique, ce qui sécurise notre alimentation en électricité verte.
Votre savoir-faire en interne est donc très développé ?
Oui, et il ne se limite pas à la reconversion de sites. Nous utilisons ainsi depuis longtemps des solutions de water-cooling – refroidissement des systèmes par eau – sur mesure. Cela nous permet de ne pas avoir à climatiser les bâtiments et consomme beaucoup moins d’eau que des refroidisseurs par évaporation classiques. En prime, cela consomme moins d’électricité, ce qui nous permet à la fois d’être plus compétitifs et de réduire encore un peu plus notre empreinte carbone. Nous avons aussi pour particularité de produire nous-mêmes une grande partie de nos serveurs. Pas les composants électroniques, mais plutôt des composants, comme les racks et des éléments des systèmes de refroidissement faits maison. Ce processus a lieu à la fois en France, sur notre site de Croix, et sur celui de Beauharnois, au Canada. Non seulement cela nous permet de réindustrialiser localement, de réduire l’empreinte carbone de la production et du transport, mais aussi de nous apporter une certaine autonomie vis-à-vis de nos besoins en équipements. Nous essayons aussi de faire durer le plus longtemps possible nos composants : nous les « recyclons » en les faisant passer d’une gamme à l’autre. C’est plus écologique et cela nous permet en prime d’être particulièrement compétitifs sur les prix.
La question de la souveraineté se pose de plus en plus. Quelle est la position d’OVH sur le sujet ?
La souveraineté des données est une promesse majeure du positionnement d’OVHcloud. Cependant, il faut bien com- prendre que la souveraineté ne se limite pas simplement au pays dans lequel les serveurs sont installés. Il faut également faire attention par qui elles sont hébergées. Je pense tout particulièrement aux États-Unis et à leurs lois extraterritoriales, comme le Cloud Act ou le Foreign Intelligence Surveillance Act, qui imposent à l’hébergeur de donner accès aux autorités américaines s’il est basé aux États-Unis. De ce point de vue, le fait que nous soyons un acteur européen, avec un siège européen, des capitaux européens – OVHcloud est détenu majoritairement par la famille Klaba –, est vraiment un important facteur différenciant. Nous répondons à la fois aux enjeux de localisation des données avec nos data centers situés un peu partout dans le monde, mais assurons également leur protection, dans la mesure où nous sommes un acteur européen respectant le RGPD, mais n’étant pas soumis aux lois extra- territoriales. Nous nous engageons aussi à ne pas utiliser les données hébergées chez nous pour entraîner des solutions de types LLM.
Nous remarquons par ailleurs que certaines administrations ou entreprises particulière- ment sensibles ont des besoins de sécurité ou de contraintes de latence si spécifiques qu’ils veulent héberger leurs données dans leurs propres sites, tout en profitant des avantages d’un cloud classique. Pour ces utilisateurs, nous avons une offre On-PremCloud Platform – plateforme de cloud sur site –, qui leur permet d’utiliser à la fois notre matériel maison et notre plateforme logicielle directement dans leurs locaux. Cela permet à certains acteurs de déployer des solutions de cloud souverain quasi clé en main. C’est notamment le cas de la poste luxembourgeoise, qui déploie avec DEEP son propre cloud autonome en utilisant nos technologies.
L’IA est sur toutes les lèvres en ce moment. Allez-vous construire des data centers lui étant spécialement consacrés ?
Non, nous proposons déjà des GPU [Ndlr : accélérateurs graphiques notamment utilisés pour entraîner les IA] dans nos offres actuelles, et nous les mettons régulièrement à jour avec de nouvelles générations d’accélérateurs. Nous cherchons plutôt offrir à nos clients des solutions d’IA dans des environnements privés et sécurisés pour qu’ils enrichissent leurs produits actuels. Cela ne nécessite pas les mêmes quantités de calcul que celles qui sont déployées dans des data centers dévolus. Notre stratégie n’est pas de déployer des fermes gigantesques de GPU pour entraîner de nouveaux modèles.
Propos recueillis par François Arias
Dossier spécial – Datacenters : construire l'autonomie numérique.

