À quelques jours de l’édition 2025 du Sommet pour Innover, Agir et Transformer l'Immobilier (SIATI), Odile Batsère, directrice RSE et innovation de la Société de la tour Eiffel et présidente de l’OID, répond à nos questions. Elle participera à la table ronde "Immobilier vert : quelle valeur ajoutée ?".
Odile Batsère (Société de la Tour Eiffel) : "On ne construira pas une économie forte sur une planète morte!"
Les experts climatiques tirent la sonnette d’alarme, mais sont-ils pris en compte par le secteur de l’immobilier ?
Malheureusement non… Votre question me fait penser à une allégorie de Marc-André Selosse [ndlr : biologiste et vulgarisateur], dans laquelle il évoque les vigies qui étaient au sommet des mâts des bateaux. La vigie annonçait le mauvais temps, l’orage, voire la terre, dans le meilleur des cas. Et tout l’équipage était à l’écoute de la vigie, et prenait en considération les informations qu’elle divulguait. Aujourd’hui, l’équivalent de la vigie pourrait être la science. Et la science donne l’alerte. Malheureusement, elle n’est absolument pas prise en considération. Elle n’est ni écoutée ni entendue. Je trouve cette image très juste.
Dans un contexte de crise immobilière et de pressions économiques, est-il encore possible de concilier performance et engagement environnemental ?
Oui, et c’est indispensable. Même si certaines réglementations, comme la ZAN ou la CS3D ont vu leur portée réduite, nous avons choisi de maintenir le cap. Nous faisions partie de la deuxième vague d’application de la CSRD, et nous poursuivons notre feuille de route. La sélection se fait déjà par le marché : banques, assureurs, preneurs attendent des indicateurs clairs. Il ne s’agit plus seulement de se conformer à la loi, mais d’être crédibles et compétitifs.
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Cela implique un travail en profondeur : nous avons réalisé un audit complet de nos actifs – 65 adresses, environ 200 bâtiments – pour identifier les risques et prioriser les actions non pas selon les coûts d’investissement, mais en fonction des risques de sinistres. Ce changement de paradigme est essentiel. Nous ne pouvons plus raisonner uniquement en capex, il faut intégrer la résilience dans notre stratégie. Cela nous a pris quatre ans, mais c’était nécessaire.
Ceci étant, rien n’interdit d’avoir des convictions –et c’est mon cas –, de chercher à avoir un impact positif, à faire évoluer nos métiers de façon à diminuer l’impact environnemental de notre activité immobilière, qui a un poids très lourd. Il faut nous adapter à ce qui va arriver.
La CSRD a peut-être été un petit peu trop dans le détail. Sans doute aurait-il fallu une graduation dans la mesure de l’effort en fonction de la taille des entreprises, mais fondamentalement, elle est nécessaire. Elle permet aux entreprises de sortir du déni, d’identifier les risques auxquels elles s’exposent, les risques d’approvisionnement, les risques de ressources. Dans un monde où le transport maritime peut être bloqué parce qu’un bateau s’est mis à travers du canal de Suez, où le transport fluvial en Allemagne peut être ralenti parce que le tirant d’eau n’est plus suffisant en cas de grande sécheresse, il n’est pas possible de nier la réalité de notre vulnérabilité. Tous ces éléments-là ne sont pas uniquement environnementaux, mais impactent l’économie.
Quels sont, selon vous, les principaux pièges à éviter dans la transition écologique du secteur ?
Le principal danger, c’est la maladaptation. En pensant bien faire, certains aggravent parfois la situation. Par exemple, installer massivement des systèmes de climatisation pour faire face à la chaleur est une fausse solution : cela augmente notre dépendance énergétique et nos émissions. Même chose pour les panneaux photovoltaïques produits en Chine avec une énergie très carbonée, ou encore les voitures électriques, dont le bilan global est rarement remis en question : extractions minières, réseaux à adapter, batteries non recyclées…
Nous pâtissons d’un manque de vision systémique et d’une absence d’écoute réelle des scientifiques. Trop souvent, des solutions sont lancées sans qu’en soient mesurés les effets secondaires, ou sans que leur cycle de vie complet soit bien anticipé. Et cela nous expose à des décisions court-termistes, influencées par des lobbies ou des intérêts économiques qui freinent la transformation en profondeur.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux acteurs du secteur, et plus largement à la société ?
Un mot : sobriété. Il faut apprendre à se poser la question de nos besoins réels. L’accumulation ne peut pas être une fin en soi. J’avais montré lors d’une conférence une simple image : l’équipement informatique d’une famille entre 2012 et 2020. Multiplié par cinq. Et pourtant, en 2012, nous n’étions pas moins heureux ni moins efficaces. La sobriété ne signifie pas un retour au Moyen Âge. Cela signifie simplement : « Avons-nous vraiment besoin de cela ? ». Je pense qu’à un moment ou à un autre, la sobriété va venir interpeller la publicité. Est-ce normal de continuer à nous donner l’envie de choses inutiles et finalement criminelles ?
Cette démarche doit s’appliquer dans nos choix personnels aussi bien que dans nos organisations. Et surtout, il faut témoigner, même lorsque c’est inconfortable. Dire que certaines solutions ne fonctionnent pas, que certaines lois doivent être défendues, même si elles dérangent. Comme je le dis souvent : « On ne construira pas une économie forte sur une planète morte. »
Propos recueillis par François Arias

